Lieux & Métiers inspirants: La Librairie Haussmann
Je rencontre aujourd’hui Monsieur Alexis Chevalier, à la Librairie Haussmann x L’affiche Française, un lieu qui a immédiatement retenu mon attention par sa préservation, par la manière dont cohabitent les livres anciens, les affiches et les disques, et par une esthétique à laquelle je suis particulièrement sensible. J’ai souhaité en partager l’atmosphère et l’essence.
Les propos de Monsieur Chevalier sont fidèlement transmis, dans une écriture qui reflète mon style et s’inscrit dans le ton du Cercle de l’Élégance.
La façade côté Boulevard Haussmann
1. Comment décririez‑vous l’esprit de cette adresse à quelqu’un qui ne la connaît pas encore, et quels éléments du décor portent encore la mémoire du métier de graveur, de l’époque où les lieux étaient occupés par des papetiers ?
Nous sommes dans un très beau magasin typique de ce qui se construisait dans les beaux quartiers parisiens du milieu à la fin du XIXᵉ siècle : grandes vitrines, verres gravés, marbres, boiseries intégrées, plafonds coffrés, parquets anciens et ces vitrines intérieures entièrement enchâssées dans les boiseries, qui donnent au lieu son caractère si particulier ; on sent immédiatement que l’adresse possède une histoire.
À l’origine, le lieu était une papeterie baptisée A Shakespeare, en référence à la statue en bronze de l’écrivain qui se trouvait en face avant d’être volée et fondue pendant l’Occupation. Par la suite, le magasin a été repris par une papeterie Cassegrain, puis par Armorial – Graveur, qui l’a occupé jusqu’à son départ il y a deux ou trois ans.
J’ai repris l’adresse en souhaitant en faire autre chose, tout en restant fidèle à l’esprit du papier et à cette mémoire matérielle. L’agencement n’est pas entièrement d’époque : certaines choses ont été entretenues ou remplacées au fil du temps, mais les éléments essentiels – les vitrines, les boiseries, les tiroirs – eux, sont authentiques. J’ai même conservé un tiroir de papeterie pour les petites nécessités ; une carte à écrire, un mot à laisser ; tandis que les autres servent aujourd’hui à ranger les documents.
Ce qui demeure, c’est cette atmosphère singulière : un lieu qui a traversé les métiers et les époques, et qui continue de respirer le papier, la précision et le travail des artisans.
2. Comment est née votre passion pour le livre ancien ?
Je suis issu d’une famille de lecteurs : le livre a toujours été un objet quotidien et la lecture une présence permanente. J’ai commencé à collectionner très jeune – pas forcément des livres anciens à cette époque, car je m’intéressais surtout aux bandes dessinées – et je continue d’ailleurs à m’y intéresser ; mais, peu à peu, avec le temps, j’ai élargi mes centres d’intérêt à des ouvrages plus sérieux, avec cette logique qui m’a toujours accompagné : chercher, compléter et constituer des ensembles.
Au départ, je me destinais plutôt au métier de commissaire‑priseur. Mais lorsque j’ai commencé à côtoyer ce milieu, je me suis rendu compte que ce qui m’attirait vraiment, c’était le « papier » : les livres, les documents, les archives. Alors, dès la fin de mes études, j’ai créé mon entreprise de vente de livres anciens. Était‑ce une vocation ? Peut‑être – pour l’instant, oui.
J’ai commencé avec presque rien : pas de magasin, pas de lieu. D’abord une petite cave pour stocker les livres, puis un espace un peu plus grand. J’ai ensuite participé à des salons de livres anciens, ce qui m’a permis de rencontrer des collectionneurs et d’autres marchands, et cela a été une véritable révélation : jusque‑là, je vivais cette passion en circuit fermé, sans être encore intégré au monde des bouquinistes ou des antiquaires, car j’achetais mes livres dans les brocantes et j’ignorais tout de la dimension commerciale de cette activité. C’est un aspect que j’ai appris au fil du temps, en avançant pas à pas.
3. Comment se construit, selon vous, un fonds de livres anciens cohérent et exigeant ?
Les critères sont multiples, et ils peuvent se combiner de manière très différente. On peut s’intéresser à un sujet précis – un métier, un pays, une région – et, dans ce cas, rassembler des ouvrages provenant d’époques variées ; on peut aussi choisir une période, comme la Révolution ou le XVIIIᵉ siècle, ou encore se consacrer à un écrivain, voire à un groupe d’écrivains. Dans cette dernière configuration, le champ s’élargit naturellement : on peut rechercher des autographes ou des éditions originales et accepter que certaines pièces soient modestes matériellement mais importantes historiquement. Un livre qui n’est pas particulièrement beau peut devenir essentiel s’il porte une dédicace manuscrite d’un grand auteur à une personnalité, tandis qu’un autre volume, plus séduisant parce qu’il est relié, n’aura pas de caractéristiques historiques particulières. Ce sont deux logiques différentes, mais elles se complètent et contribuent ensemble à la cohérence d’un fonds.
Se trouve – par exemple – une autre dédicace, cette fois adressée à un inconnu, dans une reliure réalisée en Afrique du Nord, probablement une reliure marocaine de Fès, ce que je reconnais à la fois à la manière dont elle est faite et au souvenir du lieu où je l’avais achetée. Ce type de reliure, comme beaucoup d’autres réalisées en France, relève du registre des pièces courantes. À côté de ces reliures, il existe des pièces beaucoup plus luxueuses, comme celle de La Mémoire du Général de Gaulle, réalisée par Pierre‑Lucien Martin, l’un des plus grands relieurs de son époque. On quitte alors le domaine des ouvrages ordinaires pour entrer dans celui des pièces véritablement exceptionnelles : un exemplaire offert aux combattants ou aux résistants de la Seconde Guerre mondiale, signé par le général de Gaulle lui‑même. Ce sont des livres rares, qui demandent d’être dénichés, d’avoir l’œil, d’avoir le goût et la chance de les trouver.
Construire un fonds de livres anciens est donc une question vaste, qui commence toujours par une appétence réelle pour les livres ; c’est elle qui détermine les axes, les choix et les priorités, et qui finit par donner à l’ensemble sa cohérence et son exigence.
4. Quels critères président à votre choix d’une pièce rare ?
Ce qui préside au choix d’une pièce rare, ce n’est pas seulement sa valeur ou sa rareté : c’est la manière dont elle se présente, ce qu’elle raconte, et la place qu’elle peut prendre dans une bibliothèque. Les livres anciens ont ceci de particulier qu’ils existent pour tous les budgets : certains exemplaires coûtent moins cher qu’un livre neuf, tandis que d’autres atteignent des montants considérables. Mais le prix n’est jamais le premier critère.
Ce que je regarde d’abord, c’est l’allure du livre, la qualité de son papier, la finesse de sa typographie, la sobriété ou l’audace de sa reliure. Ensuite vient l’histoire de l’exemplaire : une provenance, un ex‑libris, une dédicace, une personnalité, un moment de l’histoire – en somme, une trace de vie qui le distingue des autres. Le choix se fait alors à la croisée de plusieurs éléments : l’intérêt du texte, la beauté ou la singularité de l’objet, la rareté de l’exemplaire et ce que l’on ressent en le tenant entre les mains.
En définitive, une pièce rare n’est pas seulement un livre difficile à trouver : c’est un livre qui possède une qualité particulière, un détail, une histoire. Et c’est cette combinaison – la qualité, la provenance, la singularité et l’émotion – qui guide mon choix.
5. Quelle émotion ressentez‑vous encore lorsque vous découvrez une pièce rare ?
L’émotion que l’on ressent devant une pièce rare peut être de nature très différente : esthétique, historique, intellectuelle. Elle peut naître d’un objet très modeste mais porteur d’un sens particulier, ou d’un ouvrage très beau, ou encore de l’itinéraire du livre lui‑même : le souvenir de ceux qui l’ont possédé, de ceux qui l’ont fabriqué et de la vie qu’il a traversée.
L’émotion ne vient jamais d’un seul facteur : elle naît d’une conjonction de détails et de petites marques du temps qui donnent au livre sa profondeur.
Prenons la Pléiade, par exemple. Ce n’est pas une collection qui suscite chez moi une émotion particulière, même si je reconnais pleinement son importance. Ce sont des livres multiples : je les ai, j’en aurai d’autres et j’en retrouverai facilement. Ce que j’ai souvent remarqué, en revanche, ce sont les gestes des lecteurs. Autrefois, par exemple, certains découpaient la jaquette parce qu’elle dépassait légèrement du volume et se froissait à l’usage. Ce détail dit quelque chose de la relation intime que les lecteurs entretiennent avec leurs livres, et de la manière dont un objet peut évoluer avec le temps. La Pléiade est d’ailleurs un objet très intéressant : intemporel, conçu il y a près d’un siècle et presque inchangé dans sa forme.
À l’inverse, une pièce unique – comme l’ouvrage du général de Gaulle – suscite une émotion tout autre. Là, il n’y a pas de multiples : il n’existe qu’un seul exemplaire, avec son histoire propre, et l’on sait que, une fois transmis, il ne reviendra pas, à moins de le racheter à son acquéreur.
6. Qu’est‑ce que vous souhaitez offrir à ceux qui franchissent votre porte ?
Ce que je souhaite offrir à ceux qui franchissent ma porte, c’est avant tout une ouverture: accueillir les questions, éclairer les hésitations, orienter selon l’intérêt du lecteur et permettre à chacun de trouver le chemin qui lui convient, celui qui éclaire sa propre curiosité.
7. Comment définiriez‑vous la responsabilité culturelle d’un libraire spécialisé ?
À mes yeux, la responsabilité culturelle d’un libraire spécialisé consiste à contribuer, parfois indirectement, à la transmission et à la préservation des livres anciens : veiller à leur circulation, garantir leur intégrité et permettre qu’ils continuent d’exister dans les mains de ceux qui sauront les comprendre et les faire vivre.
8 Comment décririez-vous la place qu’occupent les affiches anciennes et les disques dans ce lieu où ils cohabitent avec vos livres ?
Les affiches anciennes et les disques occupent ici une place naturelle, sans créer de distinction avec les livres. Une affiche, après tout, est un imprimé sur une feuille, comme le livre est un imprimé sur plusieurs ; et, à l’époque de leur création, elles n’étaient pas destinées à la vente, mais conçues pour informer ou annoncer, qu’il s’agisse de publicité ou de cinéma. Avec le temps, certaines sont devenues des objets recherchés pour leur sujet ou leur esthétique, et sont aujourd’hui collectionnées pour ces raisons. À côté des affiches, on trouve des gravures, des lithographies, des impressions d’artistes, qui prolongent le même univers matériel. Quant aux disques, ce sont des documents sonores – lectures d’écrivains, poésie d’Aragon et autres poètes – qui étendent naturellement l’univers de la librairie vers la littérature ou le voyage. Ainsi se dessine une cohérence d’époque, de matière et d’usage.
9. Comment définiriez‑vous votre propre esthétique, votre sens du beau dans ce lieu ?
L’esthétique dans ce lieu est avant tout un travail d’équipe. Je ne la définis pas seul : une personne au sein de la librairie s’occupe de la mise en valeur des livres et de l’ensemble visuel, tandis que les affiches sont gérées par mon cousin de l’Affiche Française, avec lequel je me suis associé. C’est grâce à cette complémentarité que nous pouvons proposer des pièces de qualité et créer une cohérence naturelle entre les livres, les affiches et les disques. Chacun apporte son regard et son expertise, et l’ensemble forme un lieu où les objets dialoguent sans qu’une esthétique personnelle soit imposée.
10. Quelle philosophie guide votre manière de faire vivre ce lieu au quotidien ?
La philosophie qui guide ma manière de faire vivre ce lieu repose sur le choix. Je ramène des choses choisies et nouvelles : j’ai des arrivages permanents, parce que j’achète des bibliothèques entières, puis je sélectionne ce qui correspond à l’esprit du lieu – souvent à peine dix pour cent. Rien, ou presque rien, n’arrive ici par hasard. Les livres offrent une possibilité de choix immense, ce qui n’est pas nécessairement le cas des disques ; mais, dans tous les cas, il y a un travail derrière chaque pièce, et c’est ce travail qui donne sa cohérence au lieu.
En quittant la librairie Haussmann, demeure l’impression d’un lieu où chaque pièce a été choisie avec justesse. L’endroit est sublime et l’esthétique joue un rôle majeur dans cette atmosphère remarquable, car rien n’y est laissé au hasard : tout concourt à une harmonie qui s’impose naturellement.